Tout ce qui n'était pas le pont
Le chantier du pont a duré dix jours. La mission, dix semaines. Voici ce qui s'est passé le reste du temps — et c'est souvent là que se joue l'essentiel.
La pépinière et la ferme
Le 29 juillet, à une trentaine de kilomètres de Fianarantsoa, dans le village natal du pasteur Paul, Gilles découvre une pépinière qu'il ne s'attendait pas à trouver là.
Je découvre en pleine nature qu'à partir d'un terrain acheté par Paul le pasteur et avec l'aide de Brice le missionnaire sud-africain une pépinière importante et d'une grande organisation.
Sous des abris de bambou et de paille, une équipe de cinq personnes remplit des pots de plastique avec un compost fabriqué sur place. D'autres y repiquent des plants : acacia, eucalyptus, mimosa. Une équipe de femmes descend chercher l'eau à la rivière, six cents mètres plus bas, en terrain pentu.
travail de titan, 25 personnes travaillent là ce qui donne de l'activité pour plusieurs familles en restant sur place.
Tous les plants sont donnés aux villageois pour reboiser. À côté, une ferme élève des poulets et des cochons, et compte une vache qui donne du lait. Le village est très pauvre — mais, dit Brice, « il y a sept ans c'était pire que cela ».
Quelques jours plus tard, dans un autre village sans eau ni électricité, les habitants demandent à Gilles d'étudier une adduction. Il dessine la solution : un petit barrage sur deux sources réunies, un kilomètre de tuyau posé par les villageois, deux bâches d'un mètre cube sur pieds de brique, deux robinets.
les femmes se sont amenées comme par le bouche à oreilles pour me serrer la main de joie, j'ai quand même dit que tout cela se fera si les sous sont trouvés et que cela risque de coûter cher.
Le projet n'a pas été financé cette année-là.
Les fournitures scolaires
Dès la première semaine, une ligne est mise de côté. Les prix ont augmenté ; l'estimation locale monte à deux cent cinquante ou trois cents euros, pour un budget de mission déjà tendu par le pont.
J'ai gardé des sous pour les fournitures scolaires gomme crayons il va falloir racler les fonds de tiroirs que c'est dur.
C'est chiant quand on manque de sous, je ne peux pas redemander aux gens qui ont déjà donné.
Cent cinquante euros seront finalement engagés, partagés entre les deux orphelinats de l'association et une école maternelle. C'est peu. C'est ce qu'il y avait.
Une semaine de vacances
Du 26 août au 2 septembre, seize enfants de l'orphelinat de Fianarantsoa et trois adultes partent à Ranomafana, à soixante kilomètres. Le chargement du minibus prend une heure : matelas de mousse, nattes de roseau, casseroles, assiettes, seaux, sacs de vêtements, sacs de riz, pain.
Ils logent chez Armand et Saholy, un couple de cultivateur et de couturière : des cases de terre, une pour les filles, une pour les garçons, une cuisine, deux abris pour jouer et manger. Ni électricité, ni eau courante, mais une source.
La semaine se passe en bains dans la piscine thermale du village — l'eau est à trente-trois degrés —, en visite de l'arboretum et ses cent cinquante espèces d'arbres, en pêche collective dans un bassin de vase, en feux de camp.
J'ai passé une bonne partie de l'après-midi à jouer avec les petits entre 6 et 10 ans, assis sur les tapis de roseaux à raconter des histoires faire des dessins et ils ont chantés des chansons d'école dont beaucoup sont françaises.
Le chemin qui mène chez Armand grimpe à quarante-cinq degrés. Un soir, Gilles entend du bruit dehors :
nous entendons tous les garçons (les grands) parler très fort, ils sont déjà à tailler des marches dans le versant abrupte qui part d'en bas pour accéder jusque chez Armand et Saholy afin que je puisse descendre ou monter sans peine.
Le soir, deux enfants montent le café au lait à la bougie. Le dimanche, ils s'habillent « avec ce qu'ils avaient de plus beau » pour la messe que Paul dit en plein air. À table, ils sont vingt-deux.
nous mangerons tous les enfants par terre et nous six sur une table avec des bancs et une chaise pour moi, nous sommes 22 à table, pas question d'aller au restaurant avec tout ce monde là, le salaire du mois y passerait.
Tuléar, l'orphelinat menacé
Du 12 au 25 septembre, Gilles descend à Tuléar, à cinq cent vingt kilomètres au sud. Il y trouve une situation plus grave qu'à Fianarantsoa : la maison qui abrite les enfants est louée, et la propriétaire doit la reprendre.
ils vivent un drame qui s'amène avec comme échéance le 1er septembre 2009 […] à cette date la propriétaire de la maison récupère celle-ci et ils vont tous se retrouver à la rue, l'orphelinat va fermer.
Quatorze personnes vivent là, autour d'Armand et Harimino — « un papa et une maman », écrit Gilles. Certains enfants sont là depuis sept ans. Trois d'entre eux ont vécu quatre ans dans la rue.
Un membre de l'église a cédé un terrain à Armand. Gilles va le voir, relève les cotes, et propose un montage : verser un loyer d'avance pour qu'Armand achète les matériaux et lance les travaux par étapes.
C'est la seule solution pour éviter que les enfants qui sont là, certains depuis 7 ans et qui ont connu la rue pour 3 d'entre eux pendant 4 ans y retournent […] 360 euros par an n'est pas une somme insurmontable à trouver.
Il assume l'arbitrage, et il le dit : l'école du village natal de Paul, qu'il approuve pourtant, attendra.
je ne laisserais pas tomber Armand et Harimino, j'aurais l'impression de les trahir. Il faut que l'on se mobilise pour eux même si c'est une goutte d'eau dans l'océan de la pauvreté.
C'est de cet appel qu'est né le premier orphelinat construit par l'association, ouvert en juin 2009 et inauguré un an plus tard. Voir les photographies du chantier de Tuléar.
Pendant ce séjour, Gilles apporte de Fianarantsoa un sac de choux, de carottes et de courgettes — les légumes sont chers dans le Sud —, installe un ordinateur d'occasion, et assiste à deux spectacles préparés par les enfants, avec Armand à la guitare.
c'est une famille dans la joie qui transpire de partout.
Quarante-cinq kilos de vêtements
Fin septembre, une Française, madame Claire, a collecté des vêtements avec d'autres personnes et les a fait parvenir à Tananarive. L'association n'a personne sur place : Tahina fait deux fois cinq cents kilomètres pour aller les chercher.
Le 1er octobre, la distribution a lieu dans une école maternelle du village natal de Paul. Quarante enfants de deux à six ans. Une grande table est dressée dans la classe, les vêtements rangés par taille et par sexe, les chaussures à côté. On appelle les enfants un par un, selon leur gabarit.
une petite fille était assise dans un coin, était en extase devant sa robe, elle était dans un autre monde que nous.
Il n'y en a pas pour tout le monde : certaines tailles manquent. La séance se termine par une distribution collective de bonbons.
Le même jour, un Malgache de passage demande à Miadana s'il n'aurait pas une paire de chaussettes à lui donner.
je lui ai donné une paire à moi et les siennes étaient des trous avec un peu de chaussette autour et il est reparti avec en prime un polo de marque !!! Il était heureux comme un gars qui vient de gagner le gros lot au loto.
Sur ces sources. Cette page reprend les douze chroniques hebdomadaires rédigées par Gilles entre le 21 juillet et le 6 octobre 2008, conservées dans les archives de l'association. Les citations sont données telles qu'il les a écrites.
L'effectif total des deux orphelinats n'est jamais donné dans ces textes : seize enfants partent en vacances depuis Fianarantsoa, quatorze personnes vivent dans la maison de Tuléar. Les montants engagés hors pont ne sont pas tous chiffrés.
Trois cent soixante euros par an
C'est la somme qui a permis, en 2008, d'éviter que quatorze personnes se retrouvent à la rue. Les besoins d'aujourd'hui sont du même ordre.
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