Le pont de Marotahalaka
Trois villages coupés du monde à chaque saison des pluies. Un bénévole parti seul de Laval. Deux mois de chantier, 6 500 moellons portés à la main, et un carnet tenu jour après jour.
Pourquoi ce pont
Le financement de l'ouvrage avait été accepté début 2007 par une autre association. La promesse n'a pas été tenue. AMBEOKA a repris le projet à son compte.
L'enjeu n'était pas symbolique : sans pont franchissable, les denrées des champs n'arrivaient plus jusqu'à l'orphelinat, et trois villages se retrouvaient isolés à chaque crue. Le site se trouve à 28 kilomètres de Fianarantsoa, sur la route de Tuléar, dans la commune d'Andranorovirato.
En juillet 2008, un bénévole de l'association, Gilles, part pour dix semaines. Il dirige le chantier et adresse à Laval, presque chaque jour, un compte rendu que le trésorier publie aussitôt. En voici les étapes.
Jour après jour
23 juilletDépart de Paris
Vol pour Tananarive, visa payé 60 euros à l'arrivée, achat d'un peu d'outillage — une perceuse, une scie sauteuse, un rabot. Puis le bus pour Fianarantsoa : départ à 9 heures, 550 kilomètres, arrivée de nuit à 19 h 30.
26 juilletPremière visite du site
Le matin, constitution du bureau d'AMBEOKA Fianarantsoa. Vers onze heures, départ pour le village. Rencontre des chefs des trois villages concernés, contrôle de gendarmerie à mi-chemin, retour vers seize heures.
Les villageois n'attendent pas les formalités : ils commencent les travaux le samedi après-midi même.
28 juilletOuverture officielle
Le cours d'eau a déjà été détourné à la main par les hommes du village. Cinq casseurs de rochers arrivent. Le maire de la commune et les trois chefs de village prononcent leurs allocutions et déclarent les travaux ouverts.
Les premiers achats sont faits en ville : quatre rails de chemin de fer de six mètres, vingt-cinq sacs de ciment, soixante madriers d'eucalyptus. 1 460 000 ariary, soit environ 650 euros, transport non compris.
5 aoûtLe vrai début
C'est la date qui sera gravée sur la plaque. Arrivée à 9 h 30. Une cinquantaine de personnes, petits et grands — et une seule pelle. Délimitation et décaissement des zones, pont provisoire posé à cinquante centimètres au-dessus de la rivière, béton coulé vers seize heures.
Je dois dire que le matin en arrivant, je n'aurais jamais pensé que nous en serions là à 4 heures le soir.
6 — 7 aoûtLes piles montent
8 aoûtUn village se retire
Cinq sacs de ciment transportés sur le toit d'un taxi-brousse ; l'un d'eux, cinquante kilos, se déchire sur Gilles au déchargement. Six maçons travaillent. Mais l'un des trois villages ne fournit plus de main-d'œuvre, et le sable n'arrive pas.
J'ai poussé ce soir un grand coup de gue… pour que cela s'arrange sinon, je mets la clef sous la porte.
Le soir même, une première vague de sable arrive.
9 aoûtDeux mille pierres
Deux cent cinquante kilos de ciment chargés sur une camionnette Peugeot « à quarante-deux ans de service ». Les villageois, eux, ont travaillé jusqu'à 21 h 30 la veille : deux mille pierres portées, plus cent trente très grosses, deux mètres cubes de graviers, du sable.
Ils ont même ajouté qu'ils n'avaient pas beaucoup dormi, mes remarques avaient fait du bruit dans les villages.
Une source jaillit sous la quatrième pile : il faut vider la fouille au seau. Un serpent passe avant le repas.
11 — 12 aoûtLes poutres et la forêt
Négociation des deux poutres métalliques : 500 000 ariary, environ 210 euros, trois cent vingt kilos pièce. Chargées le soir à huit hommes dans le camion prêté gratuitement par le beau-frère de la présidente, menuisier à Antsirabé.
Le lendemain, le camion s'arrête à cent cinquante mètres du pont : les poutres sont portées à bras par « vingt bons hommes ». Puis expédition en forêt avec une trentaine de personnes : cinq troncs coupés, ébranchés, ramenés à la main. Cinq fois de suite. Au retour, barrage de gendarmerie et racket de dix mille ariary.
13 aoûtLa pose
Les troncs sont coupés à longueur, taillés à la hache, posés entre les deux premières piles. Les cinq poutres sont mises en place.
Pour clore la pose des poutres, un groupe de villageois, déguisés, sont venus jouer une musique avec chants et il a fallu danser sur la pile centrale en béton.
Le soir, une grande partie du plancher de la première travée est posée.
15 août« Le pont est fini »
16 aoûtLe chantier vide
Personne. Les villageois, adventistes, avaient simplement oublié quel jour on était.
Il s'est avancé en enlevant son bonnet pour me présenter ses excuses et me demander pardon. Il ne s'était pas rappelé que aujourd'hui c'était samedi.
19 aoûtLa radio
23 aoûtLes comptes
Un mois jour pour jour après le départ de France. Gilles fait le bilan : le pont revient à environ 1 750 euros, outillage compris, contre les 1 100 prévus. La quatrième pile était bien plus dégradée qu'annoncé, la première n'existait pas, et le devis de référence datait d'avril 2006.
Les zébus sont même déjà passés sur le pont.
8 septembreLes ligatures
Retour sur l'ouvrage avec du fil de fer galvanisé, pour ligaturer les madriers de la bande de roulement. Étourdissements au soleil.
Mon short ce matin a rendu l'âme avec un grand écart pour attraper les ligatures dessous le pont, je suis rentré avec une vue sur mon slip, ce qui faisait beaucoup rire les dames dans le taxi-brousse.
28 septembreLa veille
Préparatifs : caniveaux curés, bassin nettoyé, abri de branchages monté pour les officiels, poteaux et ruban installés. Les cuisines tournent jusqu'à minuit. La collecte de nourriture dans les villages est décevante dans deux d'entre eux — le chef de l'un des trois vient de mourir.
29 septembreL'inauguration
Debout à cinq heures, arrivée au pont à 9 h 30. Les élèves du collège lèvent le drapeau malgache. Minute de silence pour le chef de village disparu. Discours du maire, de la présidente d'AMBEOKA Fianarantsoa, de Gilles — traduit en malgache par le directeur du collège —, de la députée et du chef de district. Puis la coupure du ruban.
Une cinquantaine d'invités, et deux cents personnes massées en face. En cadeau : deux chapeaux de raphia et un tapis mural brodé « Vive Ambeoka Laval France ».
La distribution de bonbons aux enfants a fait l'effet d'un troupeau d'étourneaux tombant dans un champ de blé, tout a disparu en un rien de temps.
Le chantier en chiffres
dont 1 500 de 50 à 100 kg
au lieu des 25 achetés au départ
à un kilomètre
sortis de la forêt à bras d'hommes
dont une entièrement créée
Le tablier repose sur deux poutres métalliques de 5,20 m et 320 kg chacune, complétées par des poutres de bois taillées dans les troncs sortis de la forêt — dix pièces en tout, scellées au béton. Par-dessus, 62 madriers d'eucalyptus de 4 m forment le plancher. S'y ajoutent 7 m³ de graviers et 10 kg de pointes.
Le pont a été calculé pour le passage de camions de cinq tonnes. Pendant les cyclones, l'eau monte de deux mètres.
Coût final : environ 1 750 €, outillage compris, sur un budget de mission de 1 930 € bouclé avec un déficit de 18 €. Gilles est rentré en France le 4 octobre 2008. Il avait perdu 13 kg.
Sur ces sources. Cette page reprend les comptes rendus rédigés sur place par Gilles entre juillet et octobre 2008, conservés dans les archives de l'association. Les citations sont données telles qu'il les a écrites.
Les carnets 1 à 6 manquent à l'appel, si bien que la première semaine d'août n'a pas de témoignage direct. La plaque scellée sur l'ouvrage retient les dates du 5 au 15 août : les villageois avaient commencé le 26 juillet et les finitions se sont poursuivies jusqu'en septembre. Le nom du village apparaît sous quatre orthographes selon les documents, et celui de la rivière n'y figure pas.
Le pont sert toujours
1 750 € : c'est ce qu'a coûté le désenclavement de trois villages. Vos dons financent le chantier suivant.
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